36 fables électorales à l'usage des Français du nord (fin)
33. Courts-circuits.
Plus d'électricité ! Edmond avait immédiatement jeté un coup d'œil par la fenêtre. Il n'y avait pas non plus de lumière chez le voisin, ce qui était fort inhabituel. Ce devait être le réseau. Edmond avait alors téléphoné au fournisseur, mais à cette heure-là, un répondeur lui avait indiqué les heures d'ouverture des bureaux et la préférence de la société pour les textos. Puis, le voix avait ajouté qu'il y avait des perturbations importantes en cours sur le réseau, perturbations dues aux attaques d'un virus probablement d'origine chinoise. Diable ! Après s'être attaqué aux vieux, le coronavirus s'attaquait maintenant au réseau électrique ! Pourquoi pas aux bijoux de la Reine grâce à un variant turc ? avait pensé Edmond… Puis, il s'était dit qu'il s'agissait probablement d'une mauvaise plaisanterie et avait retéléphoné. Même réponse, et l'électricité n'était toujours pas revenue. Donc, pas de lumière, pas de télé ou de radio pour écouter les nouvelles, pas de plaque de cuisson pour préparer le diner, pas de recharge pour le téléphone, rien. La merde à cause du covid-19, et encore plus qu'avant. Ces ennemis de l'extérieur pouvaient gravement cacher des ennemis de l'intérieur, comme un train peut en cacher un autre… Et Edmond ne pouvait même pas sortir son revolver pour se défendre car il n'en avait pas, il habitait en Norvège et non aux USA. Heureusement ! Après quelques instants supplémentaires de réflexion, Edmond se dit qu'après un an de gestes barrière, il commençait à perdre le sens des réalités, derrière son masque (de fer ?), et à avoir des courts-circuits mentaux. Ce n'était probablement pas le coronavirus, mais un virus informatique qui s'était attaqué au réseau électrique. Le fait qu'il soit chinois, et non pas russe comme d'habitude, l'avait induit en erreur. Ça n'augurait rien de bon, et Edmond se demandait quelle botte secrète possédait un tel virus. Pouvait-il aussi s'attaquer via Internet aux prochaines élections des conseillers, ou pire, directement à la liste 'Ensemble, Français, écologistes et solidaires', seule liste prônant une large solidarité avec le tiers-monde local et tous les laissés pour compte ? S'attaquait-il aux sénatrices de gauche ? Ce virus court-circuiterait alors non seulement le réseau électrique, mais aussi la démocratie ! Tous ces virus roulant carrosse parmi nous poussaient au lâcher-prise. Où trouver les 3 énergiques mousquetaires pour nous défendre, à défaut de revolver ? Heureusement, la lumière revint brusquement et l'ère du soupçon prit fin. Edmond mis son téléphone à charger, et ouvrit une bouteille de Côte du Rhône pour fêter ce lumineux retour à la normale.
(très librement adapté d'A. Dumas. 1802-1870)
34. Les mystères d'IKEA.
Ça faisait plusieurs semaines que Marie habitait là. Vu leur nombre, elle changeait de lit chaque nuit, et de fauteuil plusieurs fois par jour. Elle n'avait même pas besoin de sortir pour voir du monde, sauf pendant les quelques jours où le magasin était resté fermé à cause de la pandémie. Il y avait de très nombreuses cuisines bien équipées dans le rayon approprié, mais elle avait constaté que l'eau n'était pas branchée. Même chose pour les salles de bain, mais elle utilisait les douches et toilettes réservées au personnel. Il y avait des assiettes en carton jetables pour les repas et toute une série d'ustensiles divers, de cuisine ou pas, mais elle n'avait pas trouvé d'urne, alors qu'il était notoire que l'élection des conFrét approchait. Il est vrai que les urnes, c'est un marché de niche, tout comme l'isoloir… Dans la journée, elle observait les clients qui circulaient et essayaient lit, chaises, fauteuils, elle discutait avec des connaissances de passage, ou au téléphone, et elle télétravaillait un peu. Ce monde dans lequel elle vivait maintenant était plus suédois que norvégien, mais cela ne dérangeait pas beaucoup Marie qui n'était pas hostile aux étrangers; au contraire puisqu'elle était venue s'installer en Norvège, espérant y rencontrer enfin la parité, suite à une série de reportages sur-optimistes sur la Scandinavie. Elle n'y avait pas rencontré beaucoup plus de parité qu'en France, ce que des statistiques lui avaient ensuite confirmé. D'après ces mêmes statistiques, elle aurait dû s'installer en Islande, championne d'Europe de la parité, même si l'ile, trop éruptive, n'était pas encore un paradis de parité.
A une amie qui lui demandait combien de temps elle comptait squatter chez IKEA, Marie avait répondu en rigolant qu'elle était venue y attendre son Rodolphe, c.à.d. un prince charmant, un type votant pour la liste 'Ensemble, Français, écologistes et solidaires', ou mieux encore, un candidat de cette liste, car c'était la seule liste représentant la gauche, et dénonçant la paupérisation accrue de certaines classes sociales, et, la paupérisation des esprits, toutes classes confondues, parallèlement à l'enrichissement des GAFA. A ses copines qui lui demandaient si on lui avait permis de s'installer dans ce magasin, elle avait répondu que tout est permis, puisque IKEA vante le "design démocratique" (sic) de ses meubles "bientôt tous issus d'une solution décarbonnée". IKEA, squattant ainsi chez les démocrates et se posant en champion de la transition écologique, légalisait de facto le squat à tout va. Quand on a dépassé les bornes, il n'y a plus de limites, comme disait l'autre. Mais elle sortirait pour aller voter pour la liste 'Ensemble, Français, écologistes et solidaires', bien sûr, et en profiterait pour passer chez elle avec un des nouveaux cercueils en kit IKEA, par prévoyance, Covid-19 oblige. Monter le cercueil l'occuperait le reste du dimanche.
(très librement adapté d'E. Sue. 1804-1857)
35. Selfie.
Je hais les voyages et les explorateurs. Et voici que je m'apprête à raconter mon aventure norvégienne. Mais que de temps pour m'y résoudre ! Quinze ans ont passé depuis que j'ai quitté la France et, pendant toutes ces années, j'ai souvent projeté d'entreprendre ce récit ; chaque fois, une sorte de honte et de dégoût m'en ont empêché. Eh quoi ? Faut-il narrer par le menu tant de détails insipides, d'événements insignifiants ? Je n'étais pas venue faire du tourisme en Norvège. Au départ, une bourse, un échange Erasmus, puis un contrat de travail, puis une rencontre au bord d'un fjord, et à l'arrivée, 2 enfants, une famille. En Norvège, pas en France… Voyage loupé, pas vrai voyage puisque je n'en suis pas revenue, j'y suis restée. Pour les touristes, un voyage se limite généralement à une simple reconnaissance de ce qu'ils ont déjà vu, notamment dans les documentaires à la télé. Oui, vous savez: un type qui se croit photogénique se fait filmer dans un décor : un chateau si c'est un reportage sur un chateau, ou devant la case d'un indigène, si c'est un reportage sur un peuple premier. Et c'est parti pour un long selfie de 40 min au cours duquel il nous parle de ses émotions en découvrant ce chateau ou ce peuple, tout en reculant au fur et à mesure que la caméra avance. On nous permet d'apercevoir par moments, à droite ou à gauche du type, un bout du chateau ou du peuple… Je ne vais quand même pas vous faire le coup du long selfie, même si je suis ici dans un décor exceptionnel ! Quand je suis partie, je pensais faire des découvertes, comme dans les voyages du passé. Mais un touriste ne voyage pas vraiment. Voyager est destructurateur; voyager, c'est accepter de perdre le contrôle, de se perdre. Je n'étais pas prête à perdre le contrôle; et pourtant, c'est ce qui m'est arrivé, en fin de compte. Il y a, dans tout voyage, cette alliance du plaisir et de la frustration alors que je déteste être assise entre 2 chaises aussi éloignées. Ça y est, je commence à vous parler de moi, alors que je m'étais promis de vous éviter le selfie. Stop, je ne suis pas une exhibitionniste.
Aussi, je vais vous parler d'autre chose: le prochain 'épisode électoral', comme disent les météorologues. L'élection de nos conseillers, ici en Norvège, c'est suffisamment exotique pour tenir place dans mon récit de voyage, et même faire l'objet d'un chapitre complet. Quand j'en parle à mes amies qui sont restées en France, elles s'émerveillent de notre faculté d'ubiquité: pouvoir voter en France tout en habitant en Norvège ! Quand on pense voyage, on se demande d'abord où aller. Difficile de décider, quand on peut aller partout (sauf en période de virus et confinement). Quand l'élection des conFréts approche, on n'a pas cette difficulté à choisir : certains dégoûts sont trop forts, certaines destinations font fuir. Seule la liste 'Ensemble, Français, écologistes et solidaires' est fréquentable, et c'est donc d'elle que je dois vous parler !
(très librement adapté de C. Lévi-Strauss. 1908-2009)
36. Couvre-feu.
Arrivé depuis peu de temps ici, il parlait encore mal le norvégien, et plutôt que devenir éboueur ou agent de propreté, il avait préféré prendre un job comme intérimaire au 'Service central de destruction des documents'. Avant d'accepter le poste. il s'était renseigné: Wikipédia définissait ce service comme un « bureau essentiel pour la conservation du progrès, et représentant l'avenir du phénomène bureaucratique », mais signalait que défini par d'autres comme un avatar d'Œdipe. Il pouvait donc accepter ce job. On l'avait installé derrière une énorme 'déchiqueteuse à coupe croisée' dernier cri, fierté du Service, une machine qui pouvait réduire une feuille A4 en plus de 2000 petits bouts de papier tous différents, et surnommée 'le Sphinx'. Le chef de bureau, un type positif, lui avait expliqué qu'il ne détruirait rien; au contraire, il créerait: il allait fabriquer de fantastiques puzzles, et, s'il restait à ce poste, on lui apprendrait même à programmer des 'coupes grecques' sur cette machine. Il n'avait pas trouvé sur Wikipédia ce qu'est une 'coupe grecque', mais avait imaginé une sorte de frise du Parthénon, mais en plus compliqué. Les premiers jours, il avait broyé des pages de propositions de loi pour interdire de dangereux désherbants, pour améliorer le fonctionnement de la démocratie, ou pour arrêter les constructions en zones inondables. Tragique, même s'il ne comprenait pas très bien ces textes écrits en norvégien ! Mais voilà pourquoi on définissait son travail comme un avatar d'Œdipe, et pourquoi il n'y avait eu derrière cette splendide machine qu'une longue suite d'intérimaires, tous dévorés par le Sphinx.
Puis, un jour, il avait broyé surtout des bulletins de vote français, conséquence inattendue d'une intégration européenne plus poussée. Arrivé aux listes qui représentaient la gauche, ça lui avait fendu le cœur : il aurait fallu encadrer les bulletins de la liste 'Ensemble, Français écologistes et solidaires', au lieu de les réduire en confettis. Il avait demandé au chef pourquoi déchiqueter d'anciens bulletins de vote. Que pouvaient-ils cacher ? Le chef lui avait répondu que c'était très mal parti s'il commençait à regarder les documents, car c'était formellement interdit, il n'était pas payé pour lire, mais pour déchiqueter, il travaillait au 'Service de destruction des documents', rouage essentiel de l'administration, ne tolérant donc aucune ratée. Mais il jetait, malgré lui, des coups d'œil aux documents dont il nourrissait le Sphinx. Il avait l'impression d'être devenu un terroriste, derrière sa machine. Ça le mettait mal à l'aise. A la fin du mois, il démissionnerait, et commencerait à coller des affiches pour la liste 'Ensemble, Français, écologistes et solidaires' , seule liste opposée à toute déchiqueteuse sociale…
(très librement adapté de Sophocle. - 496-406)
36 bis. Catalogue.
Une Française habitant en Islande et connaissant très bien la communauté française locale, ce pour quoi elle tient à rester anonyme, divise le corps électoral français en Islande en une série d'espèces très distinctes les unes des autres. Elle recense : a) les moustachus et autres porteurs d'une pilosité; b) les amateurs de chocolat au lait; c) les éternels retardataires; d) les abstenants, abstenus, et autres abstentionnistes, occasionnels ou pas; d) les femmes enceintes; e) les buveurs réguliers d'huile de foie de morue; f) les vieux déjà demi embaumés; g) ceux qui sont inclus dans la présente classification; h) ceux qui voteront pour la liste 'Ensemble, Français, écologistes et solidaires', seule liste opposée au renforcement des inégalités ; i) les concupiscents assoiffés de divers désirs; j) les quelques mécontents ayant oublié leur gilet jaune en France, et ne pouvant donc manifester sur l'ile; k) les et caetera; l) les indisciplinés et autres anormaux; m) les possédés; et n) ceux qui ont oublié de se faire inscrire sur la liste électorale consulaire, la Lec. Il convient de noter que la catégorie 'veuves de guerre' a disparu de l'ile malgré le réchauffement climatique, ce qui est extrêmement préoccupant pour certains, mais réjouissant pour d'autres.
Cette taxonomie, grâce à son extrême cohérence interne et sa très grande précision, permet enfin de mieux comprendre comment et pourquoi vote le collège électoral local, et elle permettra aux divers instituts de sondage de minimiser la marge d'erreur de leurs pronostics sur le résultat attendu des élections des conFréts sur l'ile. Des universitaires viennent de lancer une recherche pour savoir si la taxonomie ou classification des électeurs en Norvège est identique, ce qui n'est pas sûr vu l'absence de volcans, la présence d'une famille royale, et surtout le grand nombre de digues et barrages s'opposant aux ruissellements en tout genre. Si la classification des électeurs est identique en Norvège, il conviendra alors de l'étendre à toute la planète, Chine comprise, malgré l'opposition du Grand Timonier actuel. Quoi qu'il en soit, on trouve aussi en Norvège la liste 'Ensemble, Français, écologistes et solidaires', seule liste soutenue par Français du Monde. Heureusement ! C'est rassurant…
(très librement adapté de J-L. Borges. 1899-1986)
36 ter. La couleur du cheval blanc d'Henry IV.
Quand Pierre allait à la communale, il y avait deux questions rituelle qu'il aimait bien. C'était, d'abord « Quelle était la couleur du cheval blanc d'Henry IV ? » et deuzio « Quel est l'âge du capitaine ? » Enfant, il ne répondait pas toujours juste à ces 2 questions qui, pourtant, l'enchantaient, et étaient basiques dans l'école française. Elles formaient comme le socle d'une compréhension du monde. En grandissant, Pierre se rendit compte que ces 2 questions constituaient le départ de toute réflexion censée sur l'économie, la politique, et la société, tant au café du commerce que, plus récemment, sur les réseaux sociaux. En classe de philo, la prof lui avait expliqué qu'elles résumaient, grosso-modo, chacune, Platon et Aristote. C'est du moins ce que Pierre avait retenu de ses cours de philo, et il était ainsi armé pour affronter la vie. Et pourtant, bien que ces 2 questions aient une portée quasi universelle, elles ne pouvaient l'aider, maintenant en mai 21, à choisir la bonne liste de conseillers des Français pour laquelle voter. C'était préoccupant ! Mais il savait que Macron avait supprimé un grand nombre de postes dans les écoles françaises à l'étranger, et qu'il les fermait ou les privatisait les unes après les autres. Exit Henry IV à l'extérieur !
En y réfléchissant, Pierre pensa que, bien qu'ayant vécu bon nombre d'années en Norvège, il ne savait toujours pas comment on pose ces 2 questions en norvégien. La Norvège n'a jamais eu d'Henry IV (donc pas de poule au pot) + le pays a la plus grande flotte de commerce d'Europe et donc une quantité de capitaines de tous âges. De plus, l'école, l'éducation norvégienne est très différente de la française. Pierre en a conclu qu'on ne pose pas du tout ces 2 questions en Norvège; les Norvégiens sont éduqués autrement, sans chevaux blancs ni capitaines de tous âges ! Bizarre ! Pierre ne pouvait pas vraiment choisir sa conseillère en répondant à la question rituelle « Quelle était la couleur du cheval blanc d'Henry IV ? », mais son intuition lui faisait deviner que le chevalier blanc de cette élection, en quelque sorte, était la liste 'Ensemble, Français, écologistes et solidaires', seule liste réellement unitaire, écologiste et solidaire, soutenant les écoles françaises, et de plus, soutenue par l'ADFEN.
(très librement adapté de P. Nora. 1931-)
PS. J'avais, au départ, décidé d'écrire 36 fables électorales, car 36 est un chiffre rond, pour la plupart des Français. Il y a, bien sûr, un autre chiffre rond, 12, mais utilisable seulement pour les œufs, pas pour les fables. Je m'en tiens donc à 36 fables, d'où l'absence de numéro 37 ou plus.Pierre
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