36 fables électorales à l'usage des Français du nord (6)

28. Le printemps de la comète.
      Bien sûr, en ces temps troublés de pandémie et de restrictions, les nouvelles de France n'arrivaient pas toujours à temps, et surtout, arrivaient très déformées par les miasmes qui alourdissaient l'atmosphère : virus variant, dioxyde de carbone, méthane, manœuvres de désinformation, et autres gargouillements industriels ou Internet. De plus, elles arrivaient rongées par le réchauffement climatique et divers insecticides encore autorisés. Mais Antoinette avait entendu dire qu'un ministre français, dans un accès d'enthousiasme, avait mentionné l'ouverture d'immenses 'vaccinodromes'. Idée géniale pour contrer le scepticisme d'une partie de la population contre toute vaccination. Des vaccinodromes où des dizaines de milliers de Français viendraient tomber le masque chaque jour dans une ambiance de fête propice aux rencontres et à une convivialité retrouvée : à côté d'un alignement de piscines à vaccin équipées de personnel médical surveillant la baignade en blouse blanche par dessus le slip de bain, se trouveraient des marchands de frites, des bars, des discothèques, et des attractions foraines ! Le ministre avait précisé à la télévision que les piscines remplies de sérum à ras-bord, dans lesquelles on devrait s'ébattre ou faire des longueurs, auraient un petit bain et un grand bain, et que des maitre-nageurs-réanimateurs pourraient apprendre à nager pour éviter à la population de se noyer dans la profusion de sérum hexagonal ! Sidérant !
        Cette idée grandiose de baignades vaccinales, à la mesure du génie français, avait fait oublier à Antoinette le passage de la comète, comète qui ne reviendrait peut-être qu'en 3098. Il faut avouer que le mauvais temps qui régnait depuis plusieurs mois sur l'Islande confinait derrière d'épais nuages cet astre qu'on disait très lumineux, qui aurait dû apparaitre dans le ciel vers le sud-est à la tombée de la nuit, et qui grossissait de nuit en nuit. Antoinette se demandait pourquoi on ne montrait pas à la télé les formidables piscines vaccinales hexagonales, pourquoi on cachait que les Français d'Islande et de Norvège allait bientôt se choisir de nouveaux représentants, et aussi, que la liste 'Ensemble, Français écologistes et solidaires' recommandait des longueurs dans ces piscines. Dans les journaux, on pouvait lire de longs articles sur cette fameuse comète, on s'inquiétait de sa queue démesurée à la télévision, et de sa faible distance par rapport à la terre, mais pas un mot sur la liste 'Ensemble, Français, écologistes et solidaires' ! Ignorance honteuse, obscurantisme, ou manœuvre de désinformation de la part des médias dominants ? A qui se fier, se demandait Antoinette, tout en regardant le fjord depuis la baie vitrée de son séjour, attendant que le ciel se dégage un jour pour voir enfin cette fameuse comète qui approchait dangereusement de notre planète. Elle se demandait si l'arrivée de cet astéroïde n'était pas une manœuvre supplémentaire pour reporter à nouveau les élections, ou pour les éclipser, les occulter derrière une comète… Quelle époque !
(très librement adapté de R. Bradbury. 1920-2012

29. Musées.
    Elle se trouvait de ce côté-ci de l'étendue d'eau grise, où quelque éclaircie du ciel posait des reflets moirés, mais qui ne semblait pourtant pas, curieusement, réfléchir la lumière voilée d'un soleil qu'on pouvait supposer suspendu quelque part, derrière un nuage, mais bien la faire jaillir, cette lumière irisée, la faire sourdre plutôt de sa profondeur même, comme si sous la surface plate, apparemment dormante, de l'eau, une force obscurément lumineuse eût rongé subrepticement la grisaille du fjord et des quais. Ainsi, elle se tient immobile, contemplant le profil urbain d'Oslo selon une perspective légèrement oblique, y cherchant inconsciemment la façade jaune du consulat de France ("le petit pan de mur jaune"), près de laquelle elle se trouvera bientôt pour y déposer son bulletin de vote, peu après que le ferry qui traverse le fjord aura touché le quai. Et, regardant ainsi cette ville familière dans cette lumière à la fois grise et aveuglante, elle repense comme souvent à la Vue de Delft, et à ce fort battement de cœur qui l'avait immobilisée à la Mauritshuis devant la toile peinte près de quatre siècles auparavant.
        Revenant à elle, elle se dit qu'elle va voter, oui, qu'il a fallu attendre le 19e siècle pour savoir ce que c'était que l'exploitation, le 20e pour que les femmes aient enfin le droit de vote, mais qu'on ne sait peut-être toujours pas ce qu'est le pouvoir. Et Marx et Freud et Foucault ne sont peut-être pas suffisants pour nous aider à connaître cette chose si mafieuse et multiforme, à la fois visible et invisible, investissant tout, qu'on appelle le pouvoir. Comment s'exerce le pouvoir ? Et où ? Actuellement, on sait à peu près qui exploite et où va le profit, tandis que le pouvoir... On sait que c'est souvent odieux et toujours grotesque, que c'est basé sur la peur, et permis par l'acceptation de normes administratives et politiques, acceptation accompagnant une (auto)discipline plus ou moins forte. Et aussi, la notion de 'classe dirigeante' n'est pas claire. En fait-elle partie, elle, qui retrouve dans ce paysage vu du ferry, un tableau de Vermeer, avec un brin de fatuité intellectuelle ? Elle croit que non. 'Dominer', 'diriger', 'groupe de pression', notions familières mais confuses et insidieuses, et finalement obscures, obscurcissantes. Alors, voter pour qui ? Pour la liste 'Ensemble, Français, écologistes et solidaires', bien sûr ! Car la théorie ne se traduit jamais par une pratique: en politique comme en peinture, la théorie est avant tout une pratique, une pratique et une lutte locale. Elle le sait, et c'est pourquoi elle est sur son ferry pour aller voter aujourd'hui, dans cette lumière à la fois grise et intense.
(rès librement adapté de J. Semprun. 1923-2011)

30. Promener le chien.
        Tous les matins et tous les soirs, Luc promène le chien. C'est pour cela que, comme beaucoup d'autres, Luc a un chien. Pour le/se promener. Celui qui promène le chien est plutôt optimiste, peut-être un peu moins que celui qui plante un arbre, mais il n'est en tout cas pas un tenant du cataclysme final, c.à.dire de l'effondrement de notre civilisation sous l'effet conjugué de la connerie humaine, des pandémies, du réchauffement climatique, et du déclin des ressources et des milieux naturels. Il y a des gestes, des 'signes extérieurs' qui ne trompent pas à ce sujet: promener son chien, ou se mettre du rouge à lèvres, ou faire la bise à sa voisine, ou aller voter, c'est positiver… Luc ne se met pas de rouge à lèvres, mais il ira voter aux prochaines élections locales, celles des conFrét. Comme voter contre est un geste barrière, et qu'il y en a marre des gestes barrière, il votera pour. Se faire promener par le chien lui permet de réfléchir tranquillement aux choses de la vie tout en saluant rituellement d'autres propriétaires de chiens, et tout en songeant aux prochaines élections des conseillers + sénateurs et à la liste 'Ensemble, Français, écologistes et solidaires'. Il ne s'agit d'une solidarité ni entre chiens, ni entre propriétaires de chiens, ni entre Cubains exilés, ni entre trotskystes nostalgiques, mais d'une solidarité vraiment partagée par tous.
        Quand il gèle fort ou qu'il neige dru, Luc promène le chien sur Internet, promenades virtuelles beaucoup moins bonnes pour la santé que les vraies promenades. Le chien n'aime pas ça, il préfère prendre l'air, et pouvoir renifler d'autres chiens dont il se sent solidaire. Luc est d'accord, mais il s'est inscrit sur un site de promenades de chiens qui est super bien fait, où le chien trottine virtuellement devant lui, pisse de temps en temps, et où il peut saluer d'autres propriétaires de chiens, dans un décor urbain changeant selon l'heure et la saison, comme dans la réalité, une réalité évidemment augmentée par des races de chiens inhabituelles dans son quartier, des aboiements quelquefois dérangeants, et des perspectives inattendues au coin de chaque rue. Les maitres s'y croiraient presque, mais les chiens pas du tout. Luc sait bien qu'il y a plus de risques de faire de mauvaises rencontres sur Internet que dans la vie réelle, et il est conscient que certains propriétaires qui s'ennuient un peu rêvent d'une conspiration contre 'les élites', ceux qui les obligent à ramasser les crottes virtuelles de leur chien virtuel, au lieu de les laisser sur le trottoir virtuel du site. Et que quelques excités annoncent une boucherie, dont il est difficile de comprendre si elle sera virtuelle ou réelle. Luc, qui aime les chiens, ne voudrait surtout pas qu'ils deviennent des victimes collatérales du conspirationnisme ambiant, et il surveille de près certains propos dystopiques, tout en pensant aux élections à venir et à la solidarité écologique tant attendue…
(très librement adapté de L. Padura. 1956- )

31. Résister à la fonte des neiges.
      La neige était en train de fondre dans toute la Norvège, ce qui mettait en fureur tous ceux qui étaient nés avec des skis aux pieds, c.à.dire presque tous, sauf les étrangers et les estropiés (ça va de soi). La première ministre, comprenant qu'il y avait danger, avait d'abord eu une réaction trop classique: une déclaration à la télé, où, filmée devant un champ encore enneigé, elle déclarait qu'elle partageait les fortes inquiétudes de tous les skieurs du pays et que que le gouvernement mettrait tout en œuvre pour maintenir une couche de neige décente, malgré la saison avancée et le réchauffement climatique en cours. Cet écran de fumée rituel n'avait pas calmé la grogne, au contraire. Aussi était-elle très vite passée au niveau supérieur des écrans de fumée : elle avait annoncé la création d'une commission chargée de pondre un livre blanc sur la fonte des neiges. La situation était urgente car les élection approchaient. Très vite, le gouvernement avait décrété que les personnes arrivant dans le pays n'auraient plus à présenter un certificat de test Covid-19 négatif ou une carte de vaccination, mais qu'elles devraient toutes arriver avec une valise pleine de neige, montrant ainsi qu'elles acceptaient de participer à la protection de la Norvège et à l'effort national. Faute de valise pleine de neige, les gens seraient refoulés aux frontières, même si Norvégiens. Les compagnies aériennes avaient immédiatement précisé que les passagers devraient mettre la neige dans une grande valise allant en soute, pour éviter de se faire doucher en route par la neige fondant dans les bagages à main. Les supermarchés frontaliers avaient commencé à mettre en vente des valises de neige, montées sur roulettes, se doutant que cet article serait bientôt leur plus forte source de profit. Les magasins hors-taxes des aéroports et des ferrys libéraient de la place et cherchaient des fournisseurs agréés. Bref une nouvelle industrie labellisée 'écolo-hivernale' naissait au nord de l'Europe, un Eldorado blanc fondant, avec ses trafics de 'mules' à neige. La 1ère ministre discourait sur cette "nouvelle révolution industrielle".
        Les plus démagos proposaient déjà une obligation de valise de neige pour tout le monde, partout et en toute saison, sauf pour les porteurs d'un laisser-passer permanent dûment tamponné (ça va de soi). Les Français de Norvège, eux, n'étaient pas nés avec des skis aux pieds, ils avaient déjà remisé leurs skis au garage, et ils s'inquiétaient beaucoup plus du délire politique ambiant que du manque de neige. Certains allèrent voir leur conseillère préférée (élue sur la liste 'Ensemble, Français, écologistes et solidaires', bien sûr). Elle leur répondit : « Pas de panique, les femmes et les enfants d'abord, et tous solidaires, ensemble ! La commission va pondre son livre blanc. Comme toute commission, elle présentera des conclusions vagues et en partie contradictoires pour permettre au gouvernement de noyer le poisson dans ce pays de pêcheurs. En juillet, on ne parlera plus de guerre de la neige, ni de porteurs de valises. Cette histoire n'a, malheureusement, aucune durabilité ni sociale ni environnementale. N'oubliez pas que les élections approchent aussi en Norvège, et c'est pourquoi les enchères montent; après elles, ce sera le déluge, comme d'hab.»
(très librement adapté de L. Tolstoï. 1828-1910)

32. Labyrinthe.
      A l'approche des élections des conseillers des Français, en fin mai 21, Odette a lu les publicités électorales qu'elle reçoit dans ses courriels, et elle ne comprend pas pourquoi de nombreuses sénatrices de droite inscrivent 'sénateur' sur leur carte de visite. Elle a entendu plusieurs fois des nostalgiques du siècle dernier expliquant qu'est 'sénatrice' l'épouse d'un sénateur, de même qu'une 'ambassadrice' est l'épouse d'un type nommé ambassadeur. Elle en a déduit que, en vertu de l'actuelle parité, est appelé ambassadeur le mari d'une femme nommée ambassadrice, et qu'est sénateur le conjoint d'une sénatrice nommée. Mais ce n'est pas très clair. Finalement, avec le mariage pour tous, on ne sait plus très bien qui est quoi dans ces familles-là, ce qui est probablement aussi difficile à vivre pour l'entourage que pour les électeurs. Odette sait bien qu'on est à une époque où on essaie de nous faire prendre les vessies pour des lanternes (et inversement), mais ces sénateurs (hommes ou femmes ?) qui s'affichent transgenres la perturbent beaucoup : c'est d'un modernisme exacerbé !
        Odette a aussi remarqué, sur les pubs électorales, que les listes électorales de droite (UFE ou En Marche) et d'extrême-droite (ASFE) se présentent systématiquement comme 'apolitiques' et 'indépendantes'. Mais leur lecture lui apprend, un peu plus loin, qu'un conseiller ou une conseillère sur une liste apolitique fait toujours élire un sénateur de droite ou d'extrême-droite (homme ou femme ?), ce qui est le comble de l'apolitisme. Apolitique ! Que dirait un psy sur ce refoulé, ce refus de dire la réalité, ce refus d'être adulte, alors que les élus potentiels demandent aux électeurs de leur faire confiance ? Des candidats qui expliquent qu'ils sont pragmatiques, qu'ils ont dépassé le clivage gauche-droite, et pensent qu'il est tout à fait inutile, finalement, que les gens sachent pour qui ils votent dans une démocratie. En lisant ces pubs, Odette a confirmation que 'apolitique' est une posture typique de l'idéologie libérale qui prétend que nous sommes tous dans le même bateau, alors que beaucoup se retrouvent très loin des 1ères classes, ou même galèrent sur le radeau de la Méduse…
        Le gouvernement a prévu il y a fort longtemps que, pour leur élection de mai 20, puis de mai 21, les Conseillers consulaires ('cons-cons') changeront de titre: on les appellera 'Conseillers des Français de l'étranger', abrégé en 'conFrét'. Pourquoi, se demande Odette. La fonction ne changera pas a précisé le Ministère: le conFrét ne conseillera pas les Français, il continuera à les représenter au conseil consulaire, ce qui justifie amplement le changement de titre. Ainsi, personne ne trompe personne, ni le gouvernement, ni la droite, ni les sénateurs (hommes ou femmes ?). Pas d'embrouille, bas les masques ! Odette comprend la défiance de nombre de ses concitoyens, et, pour sortir de ce labyrinthe, elle votera pour la liste 'Ensemble, Français, écologistes et solidaires', seule liste voulant lutter contre toutes les pollutions chimiques et les tromperies…
(très librement adapté de de de R. Devos. 1922-2006)

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